Psychotraumatologie · EMDR

EMDR et EMDR 2.0

Quelles différences ? Ce que montrent vraiment les études

Depuis quelques années, l’EMDR 2.0 suscite un vif intérêt chez les praticiens. On la présente parfois comme une « nouvelle génération » d’EMDR, plus rapide et plus efficace. Qu’en est-il vraiment ? Voici ce qui la distingue de l’EMDR classique, d’où elle vient, et ce que les études permettent, ou non, d’affirmer à ce jour.

En bref

  • L’EMDR 2.0 n’est pas une nouvelle thérapie : c’est une manière de conduire la désensibilisation à l’intérieur du protocole EMDR habituel.
  • Elle s’appuie sur l’hypothèse de la mémoire de travail : plus la tâche menée pendant le rappel du souvenir est exigeante, plus le souvenir perdrait en vivacité et en charge émotionnelle.
  • Le seul essai qui la compare directement à l’EMDR classique, mené auprès de volontaires, ne trouve pas d’efficacité supérieure, mais il faut moins de séries de stimulations.
  • Aucun essai chez des patients souffrant de TSPT n’a encore publié ses résultats ; l’essai ENHANCE est en cours.
  • En pratique, c’est une option intéressante pour des praticiens déjà formés à l’EMDR, à présenter sans promesse de rapidité ni de supériorité.

1. Qu’appelle-t-on EMDR 2.0 ?

L’EMDR 2.0 a été développée aux Pays-Bas, à partir de 2020 environ, par une équipe réunie autour d’Ad de Jongh et de Suzy Matthijssen. Ses concepteurs la décrivent comme un ensemble de techniques destinées à rendre la phase de désensibilisation plus efficace, en s’appuyant sur la recherche expérimentale sur la mémoire (Enhancing Trauma Treatment, s. d.).

Le cadre ne change pas : on retrouve le protocole en huit phases et le modèle de traitement adaptatif de l’information de Francine Shapiro (voir notre article Le modèle TAI). Ce qui change, c’est surtout la façon de préparer le patient, d’activer le souvenir et de choisir la tâche menée pendant le rappel.

2. D’où vient-elle : l’hypothèse de la mémoire de travail

La mémoire de travail est l’espace mental limité qui nous permet de garder et de manipuler une information pendant quelques secondes. Selon l’hypothèse défendue par Marcel van den Hout et Iris Engelhard, rappeler un souvenir pénible tout en effectuant une autre tâche exigeante, comme suivre des yeux un mouvement rapide, sature cette mémoire. Le souvenir est alors « revécu » de façon moins vive et moins chargée d’émotion, et c’est sous cette forme atténuée qu’il serait remis en mémoire (van den Hout et Engelhard, 2012).

Plusieurs études de laboratoire vont dans ce sens : des mouvements oculaires plus rapides réduisent davantage la vivacité des souvenirs (van Veen et al., 2015 ; van Schie et al., 2016), et des tâches plus difficiles produisent un effet plus fort, sans le « point optimal » que l’on supposait (Littel et van Schie, 2019). L’EMDR 2.0 tire la conséquence pratique de ces résultats : rendre la tâche plus exigeante. Pour le détail de ces travaux, voir notre article La théorie de la mémoire de travail.

Ces résultats ont été obtenus pour l’essentiel chez des volontaires en bonne santé, avec des souvenirs désagréables mais pas traumatiques. Leur transposition à la clinique reste une hypothèse.

3. Ce qui change en séance

Ses concepteurs organisent l’EMDR 2.0 autour de trois axes (Enhancing Trauma Treatment, s. d.) :

  • La motivation : expliquer au patient pourquoi la méthode agit, renforcer l’alliance et l’inviter à se comporter en « co-thérapeute », pour limiter l’évitement.
  • L’activation : amener le souvenir pleinement à l’esprit, en sollicitant ses différentes dimensions sensorielles, pour qu’il soit réellement « présent » au moment du travail.
  • La désensibilisation : utiliser des tâches plus exigeantes que dans l’EMDR classique, par exemple des mouvements oculaires plus rapides ou variés, une tâche cognitive ajoutée (compter à rebours), ou une tâche choisie selon la nature sensorielle du souvenir.

Les concepteurs décrivent aussi des techniques complémentaires, comme la titration pour les patients qui se dissocient, ou l’introduction d’éléments de surprise. Elles relèvent de la pratique clinique et n’ont pas fait l’objet d’essais spécifiques.

Un point encore discuté : faut-il renforcer l’activation du souvenir ?

Dans une étude récente auprès de 136 volontaires, ajouter un indice visuel pour mieux réactiver le souvenir pendant la double tâche n’a pas amélioré la diminution de la vivacité ni de la détresse. Toutes les conditions avec une tâche de mémoire de travail faisaient mieux que le simple rappel, et à peu près autant les unes que les autres (Nuijs et al., 2025). Ce résultat, obtenu en laboratoire, invite à ne pas surestimer le rôle d’une activation très intense.

4. EMDR classique et EMDR 2.0 : le tableau des différences

EMDR classiqueEMDR 2.0
CadreProtocole en 8 phases, modèle TAIIdentique
PréparationPsychoéducation, ressources, stabilisation selon les besoinsAccent mis sur la motivation et la lutte contre l’évitement
SouvenirImage, cognition négative, émotion, sensationActivation plus poussée, multisensorielle
StimulationMouvements oculaires, sons ou tapotements alternésTâches plus exigeantes et plus variées, parfois combinées
AssociationsLe patient suit librement ses associationsRetour plus fréquent à la cible
PreuvesNombreux essais dans le TSPTUn essai chez des volontaires, un petit essai en groupe, des études sans groupe témoin

5. Ce que montrent les études

ÉtudeParticipantsRésultat
Matthijssen et al., 202162 volontaires, souvenirs péniblesEMDR 2.0 aussi efficace que l’EMDR classique, pas davantage ; moins de séries nécessaires
Yaşar et al., 2025Environ 25 adultes après un accident de la route, sans diagnostic de TSPTProtocole de groupe en ligne : meilleur qu’une psychoéducation sur l’anxiété, le stress et les symptômes traumatiques globaux, mais pas sur les souvenirs intrusifs ; suivi d’un mois
Nuijs et al., 2025136 volontairesRenforcer l’activation du souvenir n’ajoute rien à la double tâche
ENHANCE (protocole, 2023)130 patients avec TSPT ou TSPT complexe prévusEMDR, EMDR 2.0 et technique Flash comparées en 6 séances ; résultats non publiés à ce jour

Le premier essai est le plus parlant. Chez des volontaires sans trouble psychique, l’EMDR 2.0 a réduit l’émotion et la vivacité des souvenirs autant que l’EMDR classique, mais pas davantage ; elle a seulement demandé moins de séries de stimulations (Matthijssen et al., 2021). Les auteurs eux-mêmes appellent à confirmer ces résultats chez des patients.

L’essai turc en ligne est encourageant, mais il porte sur un petit groupe de personnes sans diagnostic de TSPT, compare l’EMDR 2.0 à une simple psychoéducation et ne suit les participants qu’un mois (Yaşar et al., 2025). Il ne permet pas de dire que l’EMDR 2.0 fait mieux que l’EMDR classique.

Les autres données disponibles, études de cas et études sans groupe témoin chez des vétérans, des adolescents ou des adultes avec TSPT, souvent dans des programmes intensifs qui associent plusieurs techniques, sont intéressantes pour la clinique mais ne permettent pas d’isoler l’effet propre de l’EMDR 2.0.

6. Ce qu’on ne sait pas encore

  • L’efficacité chez des patients : aucun essai comparant l’EMDR 2.0 à l’EMDR classique chez des personnes souffrant de TSPT n’a encore publié ses résultats. L’essai ENHANCE devrait apporter une première réponse (Alting van Geusau et al., 2023).
  • La rapidité : moins de séries ne signifie pas forcément moins de séances, ni un traitement plus court.
  • La tolérance : des tâches plus exigeantes et une activation plus forte peuvent être plus éprouvantes pour certains patients ; les effets indésirables n’ont pas été étudiés de façon systématique.
  • Les patients complexes : les données sur la dissociation et le TSPT complexe restent très limitées.
  • L’indépendance des études : la plupart des travaux sont menés par les équipes qui ont conçu la méthode et qui l’enseignent. C’est fréquent en psychothérapie, mais cela appelle des réplications par d’autres équipes.

7. En pratique, pour le thérapeute

  • L’EMDR 2.0 s’adresse à des praticiens déjà formés à l’EMDR : elle modifie la conduite de la désensibilisation, pas les règles de sécurité ni l’évaluation du patient.
  • Elle peut être envisagée quand la désensibilisation stagne, quand le patient évite fortement la cible, ou quand une stimulation trop facile ne « charge » pas assez la mémoire de travail.
  • Doser l’exigence de la tâche selon la tolérance du patient, surtout en cas de dissociation : plus exigeant ne veut pas dire plus intense émotionnellement.
  • Présenter l’EMDR 2.0 honnêtement : une variante prometteuse, fondée sur une hypothèse sérieuse, mais pas encore démontrée supérieure chez les patients.
  • Mesurer l’évolution avec un questionnaire standardisé, au début, en cours et en fin de traitement.

Vignette clinique

Cas fictif, composé à partir de situations cliniques fréquentes.

Claire, 38 ans, est suivie en EMDR après une agression dans un parking. Après plusieurs séances, le souvenir reste bloqué à un niveau de perturbation élevé : dès que l’image revient, elle détourne le regard et change de sujet.

Sa thérapeute reprend avec elle le sens du travail et l’invite à « faire équipe » face au souvenir. Elle l’aide à le rappeler plus complètement, avec les bruits et l’odeur du parking, puis utilise des mouvements oculaires plus rapides, en ajoutant par moments une tâche de calcul simple. La perturbation commence à baisser au fil des séries. La thérapeute surveille les signes de débordement et ralentit quand Claire se sent « partir ».

Rien ne permet de dire que ce déblocage est dû à l’EMDR 2.0 plutôt qu’à l’alliance renforcée ou au temps : c’est précisément ce que les essais en cours cherchent à établir.

En une phrase

L’EMDR 2.0 est une variante prometteuse de la désensibilisation EMDR, fondée sur la recherche sur la mémoire de travail, mais sa supériorité chez les patients n’est pas encore démontrée.

Elle demande moins de séries chez des volontaires ; les résultats chez des patients souffrant de TSPT sont attendus.

Questions fréquentes

L’EMDR 2.0 remplace-t-elle l’EMDR classique ?

Non. Elle s’inscrit dans le même protocole et le même modèle ; elle propose une autre façon de conduire la désensibilisation. Les recommandations internationales portent sur l’EMDR telle qu’elle a été évaluée dans les essais.

Est-elle plus rapide ?

Chez des volontaires, elle a demandé moins de séries de stimulations. On ne sait pas encore si cela se traduit par moins de séances chez des patients.

Faut-il une formation spécifique ?

Il faut d’abord être formé à l’EMDR. Ses concepteurs proposent des formations dédiées à l’EMDR 2.0 ; aucune certification n’est exigée par les recommandations officielles.

Peut-on la pratiquer en ligne ?

Un essai a évalué un protocole de groupe en ligne, avec des résultats encourageants mais sur un petit échantillon. Pour l’EMDR en ligne en général, voir notre article EMDR en ligne : ce que dit la recherche.

Quel lien avec la technique Flash ?

Les deux s’appuient sur la recherche sur la mémoire de travail, et l’essai ENHANCE les compare. Voir notre article La technique Flash.

Avec la plateforme WeMind Therapy

WeMind Therapy, la plateforme de Moovd conçue pour l’EMDR en cabinet comme à distance, propose des tâches de double attention dont le thérapeute règle lui-même la difficulté. Elle peut servir de support pour l’EMDR classique comme pour l’EMDR 2.0. Aucune étude n’a comparé l’EMDR 2.0 pratiquée avec et sans cette plateforme.

Lien d’intérêts : Marie-Agnès Thulliez est partenaire officielle de Moovd.

Références

  1. Alting van Geusau, V. V. P., de Jongh, A., Nuijs, M. D., Brouwers, T. C., Moerbeek, M., & Matthijssen, S. J. M. A. (2023). The effectiveness, efficiency, and acceptability of EMDR vs. EMDR 2.0 vs. the Flash technique in the treatment of patients with PTSD: Study protocol for the ENHANCE randomized controlled trial. Frontiers in Psychiatry, 14, 1278052. Lien
  2. Enhancing Trauma Treatment (s. d.). About EMDR 2.0. Site des concepteurs de la méthode. Lien
  3. Littel, M., & van Schie, K. (2019). No evidence for the inverted U-curve: More demanding dual tasks cause stronger aversive memory degradation. Journal of Behavior Therapy and Experimental Psychiatry, 65, 101484. Lien
  4. Matthijssen, S. J. M. A., Brouwers, T., van Roozendaal, C., Vuister, T., & de Jongh, A. (2021). The effect of EMDR versus EMDR 2.0 on emotionality and vividness of aversive memories in a non-clinical sample. European Journal of Psychotraumatology, 12(1), 1956793. Lien
  5. Nuijs, M. D., Theunissen, T. P. M., van Schie, K., Brouwers, T. C., de Cort, K., Schruers, K. R. J., & Matthijssen, S. J. M. A. (2025). Boosting memory activation to target aversive memories in dual-task interventions. European Journal of Psychotraumatology, 16(1), 2581537. Lien
  6. van den Hout, M. A., & Engelhard, I. M. (2012). How does EMDR work? Journal of Experimental Psychopathology, 3(5), 724-738. Lien
  7. van Schie, K., van Veen, S. C., Engelhard, I. M., Klugkist, I., & van den Hout, M. A. (2016). Blurring emotional memories using eye movements: Individual differences and speed of eye movements. European Journal of Psychotraumatology, 7, 29476. Lien
  8. van Veen, S. C., van Schie, K., Wijngaards-de Meij, L. D. N. V., Littel, M., Engelhard, I. M., & van den Hout, M. A. (2015). Speed matters: Relationship between speed of eye movements and modification of aversive autobiographical memories. Frontiers in Psychiatry, 6, 45. Lien
  9. Yaşar, A. B., Gündoğmuş, İ., Kubilay, D., Tunca, G. A., Uygun, E., Çiftçi, Z. Z., & Kavakcı, Ö. (2025). The effectiveness of online Eye Movement Desensitization and Reprocessing 2.0 Group Protocol on post-traumatic stress disorder symptoms, depression, anxiety, and stress in individuals who have experienced a traffic accident: A randomized-controlled study. Frontiers in Psychiatry, 16, 1452206. Lien

Cet article fait le point sur les connaissances scientifiques disponibles à la date de sa publication. Il ne remplace ni une formation clinique, ni une supervision.

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